L’un des aspects les plus difficiles des soins offerts aux résidents des unités de soins liés aux troubles de la mémoire consiste à trouver des moyens significatifs de soulager l’anxiété profonde et l’agitation associées à la démence avancée. En complément de la musicothérapie et de l’art-thérapie, les milieux de soins se tournent de plus en plus vers des poupées de compagnie lestées d’apparence réaliste pour apporter du réconfort. Pour un membre de la famille ou du personnel, les voir pour la première fois peut faire naître instantanément un instinct de protection : sommes-nous en train d’infantiliser cette personne ? Comment pouvons-nous présenter ces nouveaux outils tout en respectant la maturité de la personne résidente ?

Ce sont des questions essentielles et nécessaires. Personne ne veut avoir l’impression de traiter une personne qui a vécu une vie riche et complexe comme si elle était un enfant. Nos aînés méritent une dignité sans compromis, et les travailleurs des soins de longue durée sont formés pour éviter les interventions potentiellement régressives.

Toutefois, lorsqu’on introduit des stratégies novatrices dans les unités de soins liés aux troubles de la mémoire, l’un des obstacles les plus importants auxquels nous faisons face est une mauvaise compréhension de l’outil lui-même. Pour comprendre pourquoi l’approche des poupées thérapeutiques fonctionne, nous devons dépasser l’idée reçue selon laquelle il ne s’agit que de «jouer avec des jouets» et reconnaître que ces compagnes sont des outils cliniques ciblés et fondés sur des données probantes. Il existe une grande différence entre remettre à une personne aînée des poupées commerciales aux couleurs vives et lui présenter un instrument thérapeutique réaliste et lesté.

Préserver l’identité des adultes

Lorsque vous entendez le terme «poupée thérapeutique» pour la première fois, il est naturel d’hésiter. Mais lorsqu’on examine de plus près les voies cognitives touchées par les stades avancés de la démence, on constate que ces compagnes ne servent pas réellement à traiter les adultes comme des enfants. Elles visent plutôt à répondre à des besoins émotionnels et neurologiques profonds que les approches cliniques traditionnelles ont souvent du mal à rejoindre.

Nous ne pouvons pas préserver la dignité en ignorant la détresse d’une personne résidente afin de maintenir une apparence de comportement adulte «conventionnel». La véritable dignité consiste à rejoindre les personnes résidentes exactement là où elles se trouvent dans leur parcours cognitif et à leur offrir un réconfort qui correspond à leur réalité actuelle.

Il est également important de se rappeler que, pendant une grande partie de leur vie adulte, ces personnes résidentes ont pris soin des autres, ont été parents, travailleurs et protecteurs. Dépendre entièrement des autres peut leur sembler profondément contre nature. Les poupées thérapeutiques leur permettent de retrouver leur rôle historique de personne aidante, ce qui constitue la meilleure façon de préserver leur identité de toute une vie.


Stimulation par pression profonde

Pour comprendre le fonctionnement de l’approche des poupées thérapeutiques, les employés des foyers de soins et les familles peuvent se tourner vers un concept clinique bien établi appelé stimulation par pression profonde (SPP). La SPP consiste à appliquer un poids constant et doux sur le corps, ce qui exerce naturellement un effet d’ancrage sur le système nerveux. C’est la même approche fondée sur des données probantes qui est à la base des couvertures lestées, des gilets sensoriels et des vêtements de compression utilisés dans diverses disciplines thérapeutiques.

Aux stades modérés à avancés de la démence, le cerveau a souvent de la difficulté à traiter les nouveaux stimuli de l’environnement, ce qui peut se manifester par une agitation intense, de l’anxiété et une perte déstabilisante du sentiment d’utilité. Par conséquent, les personnes résidentes peuvent faire les cent pas, chercher des membres de leur famille disparus ou ressentir une grande agitation pendant les périodes de confusion vespérale.

Une poupée thérapeutique réalistement lestée procure une SPP immédiate et localisée. Le poids physique de la poupée indique activement au système nerveux de passer d’un état d’hyperactivation («lutte ou fuite») à un état de repos et de sécurité. De plus, cette stimulation tactile fait appel à l’«instinct de prendre soin» profondément ancré, qui demeure intact longtemps après le déclin d’autres facultés cognitives. Cette intervention fait passer la personne résidente d’une personne passive et anxieuse qui reçoit des soins à une participante active et concentrée, ce qui contribue à rétablir son sentiment d’autonomie.

Jouets commerciaux ou instruments thérapeutiques

Une grande partie du scepticisme entourant les poupées thérapeutiques découle de l’apparence que l’on imagine pour ces outils. Pourtant, il existe une distinction évidente entre une poupée colorée au style caricatural achetée auprès d’un grand détaillant commercial et un instrument thérapeutique conçu avec soin.

Les poupées fabriquées en série pour les enfants présentent souvent des proportions exagérées, semblables à celles des dessins animés, ainsi que des couleurs ou des textures peu naturelles. Contrairement aux outils thérapeutiques conçus à cette fin, les poupées commerciales sont souvent fabriquées avec des coques en plastique légères et du vinyle de qualité inférieure et non réglementé, qui contient souvent des produits chimiques nocifs ne convenant pas aux personnes vulnérables. Remettre ce type de poupée à une personne aînée peut sembler inapproprié, puisqu’il s’agit de jouets.

En revanche, les poupées thérapeutiques professionnelles sont des outils de soins sophistiqués. Elles présentent des traits réalistes adaptés à un nouveau-né, ainsi que des teintes naturelles de peau et de cheveux pour certains modèles. Fait essentiel, elles sont lestées de façon à répartir la pression comme le ferait un nourrisson endormi. Lorsqu’une personne résidente tient sa poupée de compagnie, la sensation physique déclenche une réaction neurologique immédiate qui favorise l’ancrage, une réaction qu’un jouet léger en plastique ne peut tout simplement pas reproduire.

Résultats cliniques

Pour le personnel de première ligne déjà très sollicité par des besoins de soins complexes, ainsi que pour les familles qui voient leurs proches vivre de la détresse, la thérapie par poupée lestée offre des avantages pratiques et mesurables :

●    Réduction du recours à la désescalade : L’effet d’ancrage tactile d’une poupée réalistement lestée peut prévenir les comportements consistant à faire les cent pas et à chercher, souvent associés à l’anxiété. Lorsqu’une personne résidente se concentre sur une activité réconfortante qui fait appel à son instinct de prendre soin, la poupée crée une expérience sensorielle qui rétablit le calme dans son système nerveux surstimulé.
●    Solution de rechange aux antipsychotiques : En répondant au besoin de sécurité et de sentiment d’utilité de la personne résidente, les établissements de soins peuvent réduire leur recours aux médicaments calmants PRN (au besoin) ou aux antipsychotiques.
●    Amélioration de la communication et de la collaboration : Les équipes de soins peuvent utiliser la poupée comme outil de communication pour orienter les interactions quotidiennes. Lors des transitions difficiles, le personnel peut respecter l’autonomie de la personne résidente en lui demandant son aide, transformant ainsi un point de friction en moment de partage d’un objectif commun.
○    Dire : «Pourriez-vous m’aider à surveiller le bébé pendant quelques minutes, le temps que j’aille faire __________?» reconnaît le statut de personne aînée de la personne résidente en la présentant comme un adulte serviable et capable.

Bonnes pratiques

Le personnel sceptique s’inquiète souvent de l’apparence que les poupées thérapeutiques pourraient avoir aux yeux des visiteurs ou des inspecteurs de la réglementation. L’établissement de protocoles clairs permet de répondre à ces préoccupations et de garantir que la pratique demeure empreinte de dignité.


●    Transparence : Il est essentiel de souligner que cette pratique repose sur la validation thérapeutique, et non sur la tromperie. Si une personne résidente demande si le bébé est réel, il est important de lui dire la vérité. Le but de cette intervention n’est jamais de tromper ou de mentir, mais plutôt de rejoindre la personne résidente exactement là où elle se trouve dans le moment présent.
●    Participation volontaire : Les poupées thérapeutiques ne doivent jamais être imposées à une personne résidente. Elles doivent uniquement être offertes aux personnes résidentes qui sont de bonnes candidates et qui manifestent un intérêt actif et positif lors de la présentation initiale.
●    Rangement : Les poupées thérapeutiques ne doivent jamais être laissées dans des espaces publics comme des jouets abandonnés. Lorsqu’elles ne reposent pas activement dans les bras ou sur les genoux d’une personne résidente, elles doivent être déposées dans un endroit sécuritaire désigné, comme un berceau, une bassinette ou le lit de la personne résidente.
●    Communication : Le personnel ne doit jamais utiliser un «langage de bébé» lorsqu’il fait référence à la poupée thérapeutique ou interagit avec elle. Afin de maintenir un environnement professionnel et de respecter la maturité de la personne résidente, les personnes aidantes doivent toujours utiliser un langage «normal» et tenir une conversation adulte pendant l’intervention.

Aborder cette pratique avec le même respect clinique que l’art-thérapie ou la musicothérapie nous permet de dépasser les craintes liées à la régression. En fin de compte, les poupées thérapeutiques ne visent pas à infantiliser les personnes, mais à honorer les forces qui leur restent et à protéger leur sentiment de sécurité émotionnelle.